Victor Vaissier



Victor Vaissier, né en 1851, était le dernier d'une famille de 9 frères et sœurs. C'est son père Antoine qui portait le même prénom que son grand père, originaire du Cantal, qui va créer la savonnerie des Nations, rue de Mouvaux, en 1869.


Ci-dessous : Monsieur et Madame Victor Vaissier


Victor Vaissier avait un sens des affaires très développée et il rachètera l'entreprise, qu'il gérait en commun depuis 1880 avec deux de ses frères (Bernard et Alphonse). Il devient le fournisseur officiel de la cour de Belgique, de Roumanie ou encore du Bey de Tunis. Par des techniques mercantiles particulièrement en avance pour son temps, il ravive l’imaginaire exotique et profite de la ferveur coloniale de l’époque pour accroître la prospérité de son affaire. Les concurants locaux sont les industriels Paul Tranoy qui lance les " Prince du Caucase " et Charles Lequenne qui lui, trouve son inspiration auprès des " Princes du Nord ".



Son portrait figure sur une affiche éditée en 1892, à la gloire du savon Carnot. Il s'est fait représenter avec le bouton de la Légion d'Honneur. Il porte comme sur chacun des clichés que l'on connaît de lui une superbe moustache. A la quarantaine, il semble âgé d'une décade de plus, comme tous les gens de cette génération. Ci-dessous sa signature, dont le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle correspond assez bien au côté exubérant du personnage.



On connaît une photographie de Victor Vaissier déguisé en roi Makoko (photo de gauche), une image qui dans le contexte d'orientalisme n'est pas sans évoquer Pierre Loti, un autre personnage qui lui aussi avait bâti, à Rochefort, une pièce de sa demeure dans ce style exotique. Un autre cliché (photo de droite) nous le montre posant fièrement plus sérieusement en redingote avec les mêmes belles bacchantes.

Victor Vaissier décédera en 1923, à l'âge de 72 ans.







La savonnerie et parfumerie




L’entreprise créée, en 1869, par Antoine, le père de Victor Vaissier, la savonnerie des Nations fournissait à l’époque des quantités de détergents à l’industrie textile. Mais Victor Vaissier,  fantastique chef d’entreprise, a bien senti la révolution hygiéniste poindre son nez : désormais, chacun allait prendre l’habitude de se laver et de sentir bon…. Et donc d’acheter du savon ! L’industrie se tourne alors vers les produits de grande consommation. Et la savonnerie ajoute la parfumerie à son nom.



Outre l'usine principale située avec les bureaux au 2 rue de Mouvaux, on retrouve sur des documents publicitaires et des lettres à en-tête d'autres adresses. Il y avait deux autres usines au 52 rue de Mouvaux et au 26 rue d'Italie, ainsi qu'un siège social au 51 rue de l'alouette.



Il y avait également des dépôts au 37 rue La Fayette à Paris, au 35 rue Tupin à Lyon, au 23 Boulevard Jamar et 5 rue du gazomètre à Bruxelles, au 103-105 rue de Constantine, 29 rue Bab-Azoun et 2 rue Clauzel à Alger, au 70 Finsbury Pavement à Londres, au 19-21 Calle del principal à Madrid, au 71 Rambla de Cataluna à Barcelone, au 7-9 rue du tribunal à Tunis et au 783 Rivadavia à Buenos-Ayres.



Quant aux adresses figurant sur les étiquettes, elles sont surtout prestigieuses. Comme le 112 rue Réaumur, le 4 place de l'Opéra, le 11 Boulevard des Capucines, le 34 rue Drouot, le 49 rue du Faubourg Montmartre, ce qui est essentiel c'est de pouvoir faire figurer la mention de la ville lumière : Paris.




Une affiche publicitaire



Un document publicitaire de 1891







Il y avait même une grotte !


Sur les traces de « l'empire » Vaissier

Un article de Cécile Rubichon, publié le 18 septembre 2011 dans Nord-Eclair

À l'occasion des Journées du patrimoine, l'office de tourisme de Tourcoing proposait de redécouvrir le quartier du Blanc Seau et plus particulièrement le palais que le légendaire savonnier Victor Vaissier s'est fait construire en 1892 rue de Mouvaux.

« Je n'avais jamais reçu autant de monde chez moi ! », s'étonne encore André Richet, alors qu'il nous raccompagne. Il aurait bien discuté encore un peu avec la quarantaine d'invités que Peter Maenhout, guide-conférencier, vient de lui amener.

Au fond de son jardin, André Richet a en effet un « trésor » : une grotte artificielle probablement dédiée à Notre-Dame de Lourdes. Elle a été bâtie pour la femme de Victor Vaissier, nous raconte l'homme, qui habite rue du peintre Grau depuis plus de 50 ans. Il nous invite à entrer dans la grotte puis à grimper pour avoir une idée de l'étendue du domaine Vaissier, qui s'étendait jusqu'à la rue de Mouvaux.

En 1892, Victor Vaissier, industriel à la tête d'une entreprise familiale de fabrication de savons et produits parfumés, fait construire un immense château d'un style exceptionnel. Son architecture est inspirée des monuments indiens du XVIe siècle, tel le Taj Mahal, nous apprend plus tard Gilles Maury. 


Auteur d'une thèse sur le château Vaissier, il donnait une conférence sur le sujet au Fresnoy, en complément de la visite du Blanc Seau proposée par Peter Maenhout. 

Du palais, démonté en 1929, six ans après la mort de Victor Vaissier, il reste une grille d'enceinte, située quai du Blanc Seau, la grotte, les pavillons du jardinier et du concierge, rue de Mouvaux. D'ailleurs, le magnifique portail de la conciergerie, en cours de rénovation, va aussi s'ouvrir à nous. Autre « bonus » de cette journée du patrimoine. La maîtresse de maison, elle aussi étonnée du succès de cette visite, nous propose même d'entrer pour observer un magnifique vitrail dans la tourelle.


Du jardin, elle nous montre les tuiles jaunes et violette qui viennent d'être restaurées, les mosaïques turquoise sur la façade... Ces couleurs nous permettent de mieux imaginer le château, dessiné par Dupire-Rozan, architecte roubaisien très en vogue à la fin du XIXe siècle. Car si le palais a été photographié des centaines de fois, sous des dizaines d'angles différents, c'était toujours en noir et blanc.

Victor Vaissier, publicitaire précurseur

Rien ne le dissimulait du regard des passants. Son dôme, réalisé par André Michelin, qui a commencé sa carrière dans la construction métallique, était même volontairement situé dans l'axe de la rue de Mouvaux pour être vu, estime Gilles Maury. Pour retrouver l'ambiance du palais, il a étudié la personnalité de Victor Vaissier, génie de la publicité, véritable précurseur. L'architecture, la localisation de son palais... Tout s'inscrit dans son entreprise de communication. Il veut créer du rêve, de l'évasion autour de ses produits, à une époque où l'on ne voyage pas.

Pour promouvoir son savon des princes du Congo, le fameux Congo, il organisera une cavalcade en 1887. Il se déguise en roi du Congo et défile à dos d'éléphant. Il est escorté d'homme vêtus et maquillés de noirs. Légendaire. Tous les jours, dans les journaux nationaux et locaux, sont publiés des poèmes publicitaires complètement déjantés...

En se baladant du Fresnoy à « l'empire » Vaissier avec Peter, on découvrira bien d'autres choses sur le Blanc Seau, « un quartier à part » , qui a son église et un cimetière. Des concessions que les habitants obtiennent des élus tourquennois à qui ils reprochent de les délaisser. En 1841, ils demanderont à être rattachés à la ville de Mouvaux, qui refuse parce qu'ils ne payent pas assez d'impôts. Ils voudront ensuite l'indépendance puis devenir Roubaisiens. Ce qui leur vaudra d'être taxés de « veaux mous » par les élus. Une anecdote dont il reste une trace au niveau du pont, rue de Mouvaux, écrite « rue de Mouveaux »...


Des quatrains à la gloire du savon du Congo


Merci à André Bianchi, du Lot et Garonne, qui nous a fait découvrir Antony Tozy (1852-1911).



Par ailleurs il nous informe que Victor Vaissier et sa famille auraient des origines occitane du Cantal.

Antony Tozy était un écrivain occitan qui a publié en 1887 des quatrains où il évoque le savon du Congo. Ces vers ont été découverts dans un journal manuscrit (dont il n'existe qu'un seul exemplaire) qui a été écrit entre 1884 et 1890. Un ouvrage édité par l'association des amis du vieux Nérac va paraître à ce sujet.



Recommandé aux canotiers

Si vous voulez éviter que la rame
Ou l’aviron n’éraille votre peau,
Un bon conseil vaut mieux que la réclame
Savonnez-vous au savon du Congo.

Réclame

Dieu soit loué, la pêche a fait progrès.
Or donc, pêcheur qui n’en prenez jamais,
Si vous voulez des poissons gras et gros,
Appâturez au savon du Congo.

Réclame

Si du soleil je brave la [morsure]
Lorsque tant de pêcheurs vont se griller [la peau] (?)
C’est que, le matin, je frictionne [ma figure] (?)
À l’élixir des princes du [Congo].

Réclame

Tout, ici-bas, ne sentant pas la rose
Un bon pêcheur doit, avant toute chose,
Pour éviter l’odeur des asticots,
Se parfumer aux princes du Congo.
  
Réclame
                 
Si, quelque fois, on voit un pêcheur sans vergogne,
Impassible, rester du matin jusqu’au soir,
Pêchant au près d’une charogne,
C’est que l’eau du Congo parfume son mouchoir.





Depuis le début des années 1880 jusqu'à l'Exposition universelle de 1900, il est paru dans plusieurs titres de la presse parisienne un poème quotidien, un poème chaque jour différent vantant le Savon du Congo. 

Six mille poèmes environ procurés par des rimeurs bénévoles et anonymes (mais qui dit que Mallarmé ou Verlaine n'ont pas envoyé quelque jour leur quatrain ?) à la gloire de ce savon parfumé produit à Roubaix par la Savonnerie Vaissier Frères puis, à partir de 1883, sous la raison sociale Savonnerie du Congo et sous la propriété exclusive de M. Victor Vaissier, grand amateur de publicité poétique.









Voici quelques autres exemples de l'œuvre poétique du Savon du Congo

EDÉNIQUE :

Madame Ève en quittant le divin paradis,
Oublia nous dit-on fards et poudre de riz,
Des présents du serpent ! Car la gentille blonde
Savait qu'un jour Vaissier rajeunirait le monde
Et qu'inspiré soudain d'un souffle du Très-Haut
Il inventerait le doux Savon du Congo.

La Lanterne, 12 octobre 1889.

HOMÉRIQUE :

Elle avait les bras blancs comme le lait d'Io
Le teint comme les lys et les roses d'Hymette.
Si vous voulez avoir cette beauté parfaite
Lavez-vous tous les jours au savon du Congo.

Gil-Blas, 22 novembre 1894.

BIBLIQUE :

Lorsque la Putiphar d'humeur assez joyeuse
À l'excellent Joseph arracha son manteau
Ce n'était pas du tout par fureur amoureuse,
Mais la belle y sentait des savons du Congo.

Gil-Blas, 2 février 1887.

MÉROVINGIEN :

Clovis, ce roi poilu, n'en déplaise à l'Histoire
Ce païen ne fut converti
Que lorsqu'on lui promit pour pâte épilatoire
du Savon du Congo
Un Savon du Congo conçu par Saint Rémy.

La Lanterne, 29 novembre 1886.

MÉDIÉVAL :

Va, mon page charmant à la ville prochaine,
Tu combleras les vœux d'Yseut, ta châtelaine,
Si pour rendre plus doux nos trop courts entretiens,
Du célèbre Congo tu rapportes deux pains !...

Gil-Blas, 2 octobre 1889.

RACINIEN :

Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée
De ses riches atours pompeusement parée
« Ma fille, a-t-elle dit, si je sors du tombeau
Belle encor comme au jour heureux de mon jeune âge
C'est que pour réparer des ans le triste outrage
J'ai toujours employé le Savon du Congo. »

Gil-Blas, 7 février 1887.

BONAPARTISTE :

Victor Vaissier, Napoléon
Sont deux hommes d'égale taille,
L'un s'illustra par son savon
L'autre sur le champ de bataille.


Le Petit Parisien, 10 mars 1895.


CYRANESQUE :

Oui, c'est mon odorat qui me guide en ce monde,
Avant de m'engager envers brune, envers blonde,
Je me penche, je flaire et je sens si la peau
De la belle a parfum des Savons du Congo.

Le Petit Parisien, 29 novembre 1889.

PROPHYLACTIQUE ET POSITIVISTE :

Pasteur a découvert récemment le microbe
De la malpropreté ; mais fort heureusement
Le Savon du Congo tue infailliblement
Et très vite toujours cet insecte hydrophobe.

Le Petit Parisien, 24 février 1895.

BOULEVARDIER :

1 du Savon du Congo
Casino-de-Paris, Moulin-Rouge, Opéra,
Que de bals, de soupers, de redoutes joyeuses,
Où sur le blanc satin des gorges savoureuses
L'arôme du Congo -- doux encens -- flottera.

Gil-Blas, 16 janvier 1893.

TAUROMACHIQUE :

Dans l'arène où l'on vient d'égorger le taureau,
La foule, ivre de sang, fête Lagartijo,
Et l'enthousiasme est tel qu'on jette des drapeaux,
Des gants et des mouchoirs parfumés au Congo !

Gil-Blas, 8 juillet 1889.

PÉDAGOGIQUE :

J'enseigne à mes enfants le goût de la toilette
Et de la propreté : je leur fais des leçons
Sur votre exquis Congo, le meilleur des Savons
Dont l'enivrant parfum met tous les nez en fête.

« Un Instituteur », La Lanterne, 18 janvier 1892.

AGNOSTIQUE :

On a dit quelquefois : « La vertu n'est qu'un mot »
Car l'homme a tout nié, Dieu, la femme et lui-même,
Si ce n'est les douceurs du Savon du Congo
Qui trouva devant lui grâce et succès quand même !

Le Petit Parisien, 26 septembre 1885.

PROGRESSISTE :

Marche ! dit le progrès, s'arrêter c'est mourir.
Aux classiques secrets de l'antique routine,
Succède le Congo, cette essence divine,
Qui, les surpassant tous, nous défend de vieillir.

La Lanterne, 13 juin 1889.

ÉGALITAIRE :

Plus de castes, plus de noblesse,
Que tous les hommes soient égaux !
Élégance, fraîcheur, jeunesse,
Voilà tes bienfaits, ô Congo.

La Lanterne, 4 août 1889.

CARNAVALESQUE (en hommage anticipé à Mikhaïl Bakhtine):

Mi-Carême, ton lendemain
Me trouva noir, -- j'étais déguisé couleur nègre !
Cependant au bureau je fus d'un pas allègre,
Le Savon du Congo m'avait rendu mon teint.

Le Petit Parisien, 1er avril 1889

APOCALYPTIQUE :

Au jugement dernier, quand s'ouvriront les cieux,
Quand sonneront partout les célestes trompettes,
du Savon du Congo
On sentira l'odeur des douces savonnettes
Du Congo, c'est l'encens que préfèrent les dieux.


La Lanterne, 24 mars 1889.


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" C'est à la gloire donc de ce Savon aux vertus éminentes dont le rôle dans le décrassage et l'hygiène parfumée de la France (et de l'Europe) apparaît fondamental au tournant du siècle, dans le passage d'une société de puanteur négligée à la société de savoir-vivre olfactif, que se dresse entre 1880 et 1900 le monument poétique quotidien dont nous avons entamé l'analyse. On constate en effet qu'après vingt années ou presque, vers 1897, 1898, l'inspiration du Congo se fait soudain moins abondante, plus erratique. Bientôt, du vers il retombera dans la prose... 

Une explication quantitative se laisse suggérer : tout est dit et l'on vient trop tard après six mille poèmes sur un sujet unique, si riche de suggestions et de connotations que celui-ci ait pu d'abord paraître. Avant d'aborder au siècle où nous sommes (de l'affreux prosaïsme duquel le Congo eut peut-être la prescience), le Savon du Congo meurt à la poésie, sans du reste que la courbe de ses ventes ne vienne sanctionner une telle désertion. "

Et bientôt ce sera aussi le Château Vaissier qui connaîtra la disgrâce, non sans auparavant avoir été élevé au rang de défenseur de la Nation :

" On nous assure que le ministre de la Guerre vient de publier une circulaire dans laquelle il recommande que chaque civil, appelé sous les armes, soit muni au préalable d’un flacon d’élixir du Congo et cela afin de conserver la fraîcheur du teint aux soldats qui rentrent méconnaissables dans leurs foyers.  "